Depuis quelques temps, la sphère musicale congolaise est le théâtre d’une sale guerre opposant les musiciens entre eux, avec la complicité d’une certaine presse, qui en fait ses choux gras. Déplorable, cette situation participe du délitement général des mœurs, alors qu’on pouvait raisonnablement espérer des musiciens, compte-tenu de leur génie et de leur rayonnement, qu’ils fassent contrepoids.

Symptomatique d’une certaine légèreté, cette guerre, dite des stars, affecte aussi la société, en portant atteinte à l’image de ce qu’elle a de plus populaire: la musique. En effet, celle-ci pourrait réveiller les vieux démons d’infamie, jadis associés à la musique. Du moins à une certaine musique, comme les musiques afro-latines, dont la rumba. L’on sait, en effet, que ces genres musicaux ont longtemps été stigmatisés, pour leur prétendue marginalité sociale, pointée par certains auteurs dans leurs travaux. (Cf par exemple, Fabrice Hatem: une exploration des liens entre musiques afro-latines, marginalité sociale et délinquance). L’on sait aussi à quel point cette stigmatisation a pu ternir l’image sociale du musicien.
Combien de parents n’ont-ils pas dissuadé leurs enfants de faire de la musique une profession? Combien de parents n’ont-ils pas refusé la main de leur fille à un musicien?
A l’heure où la musique a acquis ses lettres de noblesse, grâce à l’exemplarité de certaines carrières, devenues pour la jeunesse des modèles, et à l’heure où la rumba a fait son entrée au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, à l’Unesco, cette image s’est considérablement améliorée. Pourquoi, diantre par leur bassesse, certains musiciens se mettent-ils ainsi à saper toutes ces belles avancées?

La musique : tout un état d’esprit

«Si on veut connaître un peuple, il faut écouter sa musique», avait dit Platon. A juste titre, pensons-nous, car le musicien, en tant qu’être social, est, sans conteste, un vecteur par excellence de son milieu de vie. C’est la raison pour laquelle, en plus d’être divertissement, la musique doit être élévation. En corollaire de la responsabilité sociale du musicien, telle qu’elle se décline encore dans les pays où subsiste l’obligation du dépôt légal des œuvres.
En outre, dans l’imaginaire collectif, le musicien compte au rang des symboles de certaines valeurs, comme que la paix, la tolérance, l’ouverture d’esprit, l’érigeant quasiment en pionnier. D’où l’appétence qu’ont certains organismes à lui confier des rôles d’«évangélisation», lors de certaines campagnes civiles, politiques ou religieuses.
Toutefois, si les lieux de culture sont censés cultiver de telles valeurs, il n’empêche qu’ils soient aussi naturellement des terrains de compétition. Ces compétitions, aussi longtemps qu’elles restent saines, doivent être encouragées, en tant que ferment de l’émulation, nécessaire au progrès des arts. Or, ce qui est servi au public, à longueur de journée, par la presse et les réseaux sociaux, n’a rien de tel. On n’y voit surtout des parades d’égos surdimensionnés, faites de bric et de broc, où l’insulte et l’exhibition de signes extérieures de richesse prennent le pas sur la musique, pour faire le buzz.
Pourtant, le musicien dispose de toute une panoplie de moyens, politiquement corrects, pour lutter. Telle la chanson satirique, que surent manier, en leur temps, les pères de la rumba, tels que Joseph Kabaselé, Franco Luambo Makiadi, Pamelo Mounka, Youlou Mabiala, etc.
A l’époque, le titillement faisait déjà partie du jeu. Mais eux, savaient le faire en toute finesse, dans le respect de l’art, pour éviter le ridicule!

Les Fans: caisse de résonance de leurs idoles?

Souvent s’en mêlent aussi les fans, soit seuls, soit en groupe, en fan-clubs! Ces derniers étant des groupes formels ou informels de soutien aux musiciens. Constitués de fanatiques partageant les mêmes idoles, ces clubs contribuent, pour beaucoup, à la promotion de celles-ci. On en a connu de bien vertueux tels que le club Kallé de Brazzaville, dont l’aide allait jusqu’à la composition de chansons, qui étaient ensuite données pour interprétation à leur idole, Joseph Kabasele, en l’occurrence.
Mais, comme tout fanatisme, celui-ci peut vite dégénérer. Surtout dans les circonstances actuelles de l’environnement musical des deux Congo, devenu véritablement une poudrière, que la moindre étincelle suffit à embraser. «Il n’y a qu’un pas du fanatisme à la barbarie», avait dit Dénis Diderot.
Le déferlement de violence dans la presse, débordant parfois dans la rue semble bien lui donner raison, malheureusement. Le dernier évènement en date étant le concert de Fally Ipupa, au Stade des Martyrs de Kinshasa, le 29 octobre 2022, qui a donné lieu à quelques scènes d’houliganisme, comme on peut le voir vulgairement au football. Comment pouvait-il en être autrement, lorsque d’autres concerts, sciemment rivaux, se jouaient le même jour? Celui de Céleo Scram, ex-animateur chez Werrason et de Koffi Olomidé qui, certes, se tenait à l’étranger, au Botswana.
Le Congo-Brazzaville n’est pas en reste. Les mêmes causent produisant les mêmes effets, des querelles similaires opposent régulièrement les musiciens et les fans d’Extra-Musica Zangul de Roga-Roga, à ceux d’Extra-Musica Nouvel Horizon, qui n’osent plus se regarder. Même en peinture!
Prosaïquement, mais tout aussi évocateurs sont les surnoms que s’attribuent les musiciens, dont bon nombre relèvent du champ lexical de guerre. D’ailleurs, les noms des albums qu’ils produisent relèvent aussi du même registre: Etat-major; Nouveaux missiles; Force de frappe; Rambo; Ultimatum; Anti-terro; Pentagone… Et ce, alors même qu’ils ne cessent de chanter l’amour. Cherchez l’erreur!
Au regard de ces enjeux, s’impose la nécessité de ramener l’église au milieu de la société! La musique y étant omniprésente, avec l’impact qu’on peut imaginer, notamment auprès des jeunes, il est impératif que ceux qui la font se souviennent toujours de leur responsabilité sociale. Institutionnellement, il est de bon ton que les entités qui les représentent, à l’instar des ordres professionnels, s’emparent de ce sujet, afin de sensibiliser leurs adhérents. Il y a urgence!

Guy Francis TSIEHELA
Chroniqueur musical (Paris).