Professeur Roger Richard Bileckot, inspecteur général de la santé

«Les réformes dans l’enseignement paramédical sont irréversibles»

Les réformes dans le secteur de la formation paramédicale sont irréversibles. Elles ne sont pas liées à la personne de l’inspecteur général de la santé, plutôt une exigence de l’Etat, suivant la politique de développement sanitaire poursuivie par le Président de la République, Denis Sassou-Nguesso. Les réformes menées jusque-là ont permis la remise à niveau de 1500 infirmiers, sages-femmes et laborantins, et de mettre en œuvre, à partir de 2018, l’approche par compétence à la Faculté des sciences de la santé. Dans l’interview qu’il nous a accordée, le Professeur Roger Richard Bileckot, inspecteur général de la santé, qui a amorcé ces réformes dans le secteur de l’enseignement paramédical, estime que le gouvernement a dépensé beaucoup d’argent. Il n’est donc pas question d’arrêter. Interview.

* Monsieur l’inspecteur général, comment se présente l’enseignement paramédical au Congo, avant la réforme et après?

** La réforme dans l’enseignement paramédical avait été demandée par le Ministère de la santé et de la population. Il faut souligner que les écoles paramédicales appartenaient au Ministère en charge de la santé, depuis une vingtaine d’année. Aujourd’hui, elles relèvent du Ministère de l’enseignement technique et professionnel. Les reformes avaient été demandées, parce que le Ministère de la santé a vu que le niveau de la santé des Congolais ne s’était pas amélioré, comme on le voulait. On n’a fait des progrès. On a, par exemple, baissé la mortalité des femmes qui accouchent et des enfants qui naissent. Mais, ces progrès n’étaient pas rapides. On a vu par exemple beaucoup de cas de diabète se compliquer, beaucoup de cas d’hypertension, des gens qui font des accidents vasculaires cérébraux, (A.v.c).

Dans le secteur de la santé, on fait régulièrement les évaluations, tous les cinq ans. On donne les indicateurs de santé, pour connaître le niveau de santé de la population. En 2005, l’enquête démographique de santé a montré que le niveau de santé des Congolais n’était pas ce que l’on souhaitait, parce que les soins qu’on administrait à la population n’étaient pas suffisamment de bonne qualité. Raison pour laquelle, on a décidé de la réforme de l’enseignement paramédical.

Le Pr Roger Richard Bileckot.
Le Pr Roger Richard Bileckot.

* Pourquoi les soins n’étaient pas de bonne qualité?

** Pour en connaître les raisons, il fallait mener des études au sein des écoles paramédicales et de la Faculté des sciences de la santé de l’Université Marien Ngouabi. On s’est rendu compte que la formation ne se faisait pas convenablement, c’est-à-dire qu’à la sortie des écoles, les finalistes n’avaient pas les compétences qu’on souhaitait, pour prendre en charge les malades. Dans notre pays, il y a plus d’infirmiers que de médecins; plus de sages-femmes que de médecins; plus de laborantins que de médecins.

Le personnel le plus important dans le secteur de la santé, c’est le médecin, l’infirmier, la sage-femme et le laborantin. Or, quand on a vu la formation dans les écoles paramédicales, le diagnostic a été sans complaisance. Ce n’est pas la faute des apprenants ou des enseignants. C’est plutôt le système de formation que l’on utilisait qui était en cause.

* C’est-à-dire, la formation n’était pas adéquate.

** Vous avez des écoles où les travaux pratiques ne se faisaient pas. Vous ne pouvez pas apprendre que de la théorie, ensuite vous partez à l’hôpital pour toucher un patient. Par exemple, le toucher vaginal doit se faire sur des mannequins, des simulations, avant de l’appliquer sur une femme. C’est pareil pour la piqûre et le laboratoire. Il faut disposer de salles de travaux pratiques à l’école et les enseignements doivent se faire de tel sorte que la pratique soit liée à l’oralité. La compétence ne s’arrête pas à savoir piquer ou savoir sortir un enfant. La compétence, c’est aussi accueillir, parler et collaborer avec l’aide-soignant, avec le médecin, entre infirmiers.

Toutes ces compétences ont été mesurées en 2015 et nous avons observé des écarts de compétences. Les pratiques n’étaient pas conformes aux normes, parce qu’au Ministère de la santé, ce sont les normes qui s’imposent. Par exemple, la goutte épaisse ne se fait plus dans des cabinets de soins. C’est un examen qui est réservé à l’hôpital, pour le paludisme grave. Il faut compter le nombre de microbes et voir la gravité de la fièvre.

* Ces normes ne devraient-elles pas être enseignées dans les écoles?

** Il faut que les infirmiers qui terminent leur formation le fassent. Que remarquez-vous quand quelqu’un développe un paludisme? On lui met systématiquement des perfusions. N’importe quel paludisme, on fait des perfusions. Ce n’est pas ce qui est recommandé. On ne met pas tous les médicaments qu’il faut. Le Ministère de la santé et de la population a établi les normes. Mais, sur le plan pratique, ces normes n’étaient pas appliquées, parce qu’on ne formait pas correctement le personnel soignant au respect des normes.

* Par rapport à ce constat, qu’a fait le gouvernement?

** Le gouvernement a sorti de l’argent à hauteur de 2 milliards 650 millions de francs Cfa, afin de définir les compétences qu’on attend dans le secteur de la santé. Qu’est-ce qu’une sage-femme compétente? Ce n’est pas seulement celle qui sait calculer les termes de la grossesse. En tout cas, c’est tout autre chose. C’est celle qui va dire à la jeune fille comment ne pas tomber enceinte; c’est aussi celle qui va dire à la jeune maman comment allaiter l’enfant, espacer les naissances.

On a défini huit compétences pour la sage-femme, huit compétences pour les infirmiers et huit compétences pour les laborantins. Une fois que cela a été défini, on élabore les programmes, afin d’apprendre comment faire. Qu’est-ce qu’il faut enseigner et comment faut-il enseigner, pour que les gens aient ces compétences?

La manière de former, qui a été convenue dans notre pays, c’est l’approche par compétence. Le gouvernement l’avait décidé à l’unanimité, puisque cinq ministères sont associés à ce programme: le Ministère du plan; le Ministère des finances; le Ministère de la santé; le Ministère de l’enseignement supérieur et le Ministère de l’enseignement professionnel.

On s’est rendu compte qu’à la Faculté des sciences de la santé, on forme des licenciés. A Loukabou, on forme des infirmiers qui ont un diplôme d’Etat. Quelle est la différence entre les deux? Comment peut-on avoir, dans un même pays, des infirmiers avec des compétences différentes? Entre temps, il y avait aussi l’agent technique de santé qu’on appelait à l’époque «infirmier breveté». Maintenant, le gouvernement a décidé d’harmoniser les formations. Ces programmes ont été appliqués, c’est ça la reforme qui consiste à appliquer la nouvelle manière de former nos personnels soignants.

Ces programmes ont été introduit à la Faculté des sciences de la santé où depuis 2018, l’on forme maintenant des sages-femmes et des laborantins en licence.

Après l’université, le gouvernement nous a demandé, en 2019, d’appliquer ce programme dans les écoles paramédicales de Brazzaville et de Pointe-Noire. Maintenant que le programme est bien appliqué, l’infirmier qui sort de la Faculté des sciences de la santé et celui qui sort de l’Ecole paramédicale ont les mêmes compétences. Normalement, la commission d’équivalence qui se tient à la Fonction publique ou à la Faculté des sciences de la santé, va reconnaître à ceux qui ont le diplôme d’Etat, le niveau de la licence, pour pourvoir aller en master. Car, même s’ils ont deux diplômes différents, ils ont les mêmes compétences. Il y a un plan de gestion qui est prévu, pour que, demain, tous soient appelés licenciés. C’est la mode actuellement partout. Quand on a le bac, le diplôme qu’on obtient après, c’est la licence.

* Ces changements sont-ils bien acceptés?

** C’est le véritable problème! Comme disait l’autre, «là où il y a action, il y a réaction». Si politiquement, le gouvernement est engagé, les techniciens et les sachants sont engagés. Mais, d’autres n’y ont pas trouvé leurs comptes. Personne ne peut ignorer comment l’entrée à l’Ecole Jean Joseph Loukabou se passait. Il fallait donner de l’argent. C’était la corruption. On a eu des cas où les gens totalement illettrés, sont passés. Comment ont-ils fait pour réussir le concours? Comment font-ils pour passer de la première à la deuxième année? Et de la deuxième à la troisième année? Quelle est cette école où il y a 100% de réussite? Ce n’est pas normal. En plus, c’est une école où il n’y a pas de salle de travaux pratiques, il n’y a pas de mannequins, pas de travaux dirigés. Il y a même des gens qui viennent à l’examen final, alors qu’ils n’ont pas été en classe toute l’année. Il y a des professeurs qui donnent 5 sur 20 quand les résultats sont publiés ça devient 15 sur 20.

Ce sont des réalités que les Congolais connaissent. Si on cherche des problèmes à celui qui le dit, c’est qu’on est hypocrite et malhonnête. On est méchant vis-à-vis de ses compatriotes. Nous avons vu à la santé des gens venir avec des diplômes de sage-femmes ou d’infirmiers, qui ne savaient pas faire des accouchements, qui ne savaient pas faire les soins correctement.

Il faut que ça change, parce que c’est la santé des Congolais. On a introduit ces réformes dans la formation des personnels de santé et cela n’a pas été facile. J’ai été même agressé physiquement, alors que le ministre de l’enseignement supérieur de l’époque avait signé les notes, pour commencer les réformes. Il y avait des gens qui n’étaient pas d’accord.

A l’école Jean-Joseph Loukabou, c’était pareil: une résistance terrible, parce qu’il y a des circuits de mafia, la fraude, la tricherie. Ces gens créent un climat conflictuel qui fait que le politique a peur, parce qu’aucune autorité n’aime le bruit dans son département. Et quand c’est comme ça, on laisse tomber la réforme. Du point de vue stratégique, il était bon comme l’eau de contourner. Donc, j’ai passé le témoin à quelqu’un de très brillant, le professeur Thierry Yandza, qui va poursuivre ce que j’ai commencé, parce que la réforme est irréversible. Elle n’est pas liée à ma personne, elle est une exigence de l’Etat.

Propos recueillis par Chrysostome FOUCK ZONZEKA