Mon cher ami. Tu m’as demandé des nouvelles du pays. Tu m’as demandé mon sentiment comme tu le demandes à chacun des concitoyens que tu rencontres, tâchant ainsi de renouer, par ces recoupements provenant de sources diverses, intermittents, un contact rompu par ton éloignement du Congo de plusieurs décennies. Personnellement, je n’ai pas peur de l’avenir. Le Congo a peur de ne plus en avoir sur les 50 ans à venir. La raison de mon propos est là: est-il possible que nous soyons aussi aveugles face aux signaux que l’on reçoit du monde?

Tu n’es pas sans savoir que nous sommes dans un contexte particulièrement délicat, qui cause du souci, qui menace nos plans sur l’avenir, l’avenir de solidarité. Or, notre pays n’apprécie pas les efforts de la raison, pour atteindre des objectifs qui rendent l’existence humaine plus digne. Notre pays résiste à investir dans les forces de la démocratie qui est le cœur de la République, et encore moins dans l’âme de la Nation, le peuple. Il faut que ceux qui nous gouvernent prennent soin de rester à l’écoute, pour mieux décider et donc mieux réformer. L’erreur des partis de la majorité qui dirigent ce pays depuis des décennies, c’est d’être sourds à ce que vivent et disent les citoyens. Comment ignorer aujourd’hui l’expérience des citoyens?
Il faut rêver d’un Congo des meilleurs jours qui garantisse les droits fondamentaux. Faire du Congo un endroit où il fait beau vivre. Tu n’es pas sans savoir que depuis le début de l’indépendance, au milieu du 20ème siècle, nous avions eu un mouvement politique incarné dans le marxisme-léninisme, dont l’objet était d’abattre le système de la première République et d’articuler une société porteuse d’un idéal anti-démocratique basé sur la pensée unique et le monopartisme: la religion, la libre-pensée étaient prohibées. La difficulté à saisir ce qui est la démocratie tient certainement de là.
Tu n’es pas sans savoir que la société congolaise est complètement à construire. Il est un point où il faut de toute manière rompre les habitudes, c’est le tribalisme. Nous, du Congo, n’avions pas compris. La corruption, trop de haine tue le patriotisme. Les tristes évènements de 1959, 1997 et 1998 ne nous ont pas donné l’occasion de construire un Congo apaisé. C’est une aubaine que nous avons laissé perdre. Et dire que notre Nation a le désir de s’arrimer au monde. Mais notre peuple, vois-tu, est malheureux: mon cher ami, si nous ne prenons garde, une grande ruine risque de tomber sur lui. Les raisons en sont nombreuses: frustration, humiliation. Les Congolais s’en étonnent. Conclusion: seul un modèle d’être, de penser, d’esprit hérité de notre histoire, de notre culture peut nous inciter à conforter des nouvelles attitudes et convictions. Mais là où l’exemple est édifiant, c’est dans la faiblesse du débat national.
Autrement dit, pour faire face à cette léthargie, cet état d’engourdissement, il faut revenir sur le spectre des débats politiques, au croisement des droits et des devoirs du citoyen; faisons une grille de lecture simplificatrice, mais cohérente. En effet, Franck Escoubès et Gilles Proriol considèrent que «les droits du citoyen demeurent la matrice politique d’une démocratie. Ils sont particulièrement nombreux, garantis par la loi et leur nombre est croissant. Ils recouvrent notamment les droits civiques (les libertés individuelles), le droit d’éligibilité (le droit de se porter candidat à une élection et d’être élu), la liberté d’expression, la liberté d’association, le droit de grève, etc. Quant aux devoirs du citoyen, ils sont également multiples: respecter la loi, participer par sa contribution fiscale au financement des charges supportées par l’Etat au bénéfice de la communauté nationale…».
Te rappelles-tu, mon lointain ami, ce dernier jour, à Brazzaville, vers la fin de la saison sèche 2016? Revois-tu comme je la revois, cette forêt d’eucalyptus et la forme des arbres qui tutoient le ciel? Ils avaient leurs racines qui les fixaient au sol et par où ils puisent leur force. Mais nous, où sont nos racines, où est notre histoire relative à l’époque de nos aïeuls, à une Nation, à l’esprit humain de ceux qui se sont battus, des hommes jugés dignes de mémoire? Où est notre culture, chaque société doit avoir sa propre culture transmissible par l’éducation propre à nos groupes sociaux propres? Cette façon de vivre emprisonne notre pensée; nous assistons en nous-mêmes à la mort d’une société aussi clairement en difficulté. Quel est le souvenir des 25 premières années de l’indépendance? Avons-nous vraiment vécu cela: l’école de la République, la création d’un tissu industriel (Kintsoundi, la cimenterie de Loutété, la sucrerie du Congo, etc.)?
On peut, bien sûr, se demander si, dans ce passé, toutes ces réalisations n’étaient pas basées sur la connaissance. Le cursus universitaire, l’expérience, l’expertise du responsable politique. Avoir une grande connaissance des affaires publiques, cela ne s’apprend pas au sommet de l’Etat. Dans le passé, l’homme sorti de l’Ena ou d’une formation accélérée passait par un itinéraire tracé pour apprendre à gérer les Hommes et les choses. Mais, il existe, aujourd’hui, une différence énorme: les nominations sont faites sans tenir compte du C.v; il y a ce qu’on appelle les faux diplômés. Agir ainsi avec une grande désinvolture à l’égard de l’Etat ne permet, en aucun cas, de maintenir la paix de la cité. En fragilisant l’Etat, on détruit de nouvelles formes de gouverner avec le citoyen.
Notre pays, le Congo, a besoin d’un mouvement historique, c’est l’inspiration à une organisation de la politique comme moyen d’apporter le bonheur aux autres; une organisation de l’économie, j’entends par là qu’il faut se doter d’une économie qui doit faire face à la globalisation de l’économie, prenant en compte l’homme qui tire profit de la richesse nationale; une organisation qui contribue à l’humanisation de la société, à la solidarité nationale entre Congolais.
Dans sa dernière adresse à la Nation, le Président de la République a souligné l’idée de faire progresser la participation citoyenne au Congo. C’est une méthode qui fait comprendre le sens de la démocratie. Il importe donc de tenir compte de substituer la social-démocratie au pragmatisme. Alors, on pourra enrayer la pauvreté.
Faire autrement, c’est donner un coup d’épée dans l’eau. Le caractère particulièrement original de la démocratie participative, c’est de donner la parole aux citoyens, afin que le plus grand nombre d’entre eux se retrouvent autour des questions essentielles dont on ne parle pas abondamment: l’harmonisation des salaires; le pouvoir d’achat; le panier de la ménagère; décroître le nombre de nos illettrés; le retour à une habitude de liberté politique ou, si l’on préfère, de participation critique de chaque citoyen à la politique nationale; la construction de la Nation congolaise est une condition indispensable. Elle entrainera forcément une réforme progressive des sociétés. Un régime nouveau qui peut réaliser cela est un grand régime.
Certains penseurs ont donné à notre beau pays, le Congo, le qualificatif de «pays béni». Ce terme est fréquemment utilisé dans des contextes très différents, pour concilier politique et progrès. Mon cher ami, le Congo doit tout faire pour améliorer les rapports humains. Les Congolais font souvent profession de croire à la prière. Mais, ce qu’ils demandent, le réalisent-ils en eux-mêmes, par eux-mêmes? Et cela pourrait être l’avancée de l’être humain.
Mais, dans tout ça, nous avons toujours le choix, entre nous massacrer, nous entendre, nous aimer, nous haïr. Il n’y a pas de fatalité absolue qui pèse sur le Congo. Il suffit simplement pour que la concorde soit possible que nous la désirions suffisamment et nous soyons nombreux à nous faire des concessions mutuelles. C’est ce que l’on n’a pas pu obtenir du Congolais.

Joseph BADILA