Comme on peut le constater (voir article dans la précédente édition), les francs-maçons congolais ne sont jamais restés les bras croisés devant toutes les situations politico-sociales du Congo. Ainsi, en 2013, à l’occasion du 30ème anniversaire de l’anniversaire de la première obédience congolaise, les Grands Orient et loges associés du Congo, ils s’exprimèrent comme suit: «…1983-2013. Voilà trente années que nos colonnes se sont garnies d’hommes et de femmes qui se reconnaissent comme de bons et loyaux francs-maçons. Or, depuis l’accession des francs-maçons congolais dans les strates des cellules étatiques et républicaines, la franc-maçonnerie s’est retrouvée en face des situations de crises particulièrement périlleuses.

Tous ceux qui ont vécu la période allant de 1993 aux années 1997-1998 ont ressenti douloureusement de pénibles ruptures sur le plan national. De cette situation paradoxale est née l’idée de cette lettre collective qui stigmatise les préoccupations de plus en plus matérialistes de la société profane dans laquelle nous nous sentons isolés. Une société qui se veut universelle et spirituelle est obligée, pour assurer sa pérennité, d’imposer à ses membres des méthodes de travail et une vision qui tiennent compte des possibilités humaines en même temps que des outils utilisables. En ce début de 2013, nous vivons encore dans un pays qui n’est pas politiquement équilibré, qui est incapable d’assurer la sécurité des biens et des personnes, la démocratie, la prospérité, le partage équitable de la richesse nationale, avec es institutions faibles, et avec la puissance hégémonique de l’argent. La nation tout entière s’est dérobée sous la pression de l’argent mal acquis. Nous admettons que l’argent est un bon serviteur, mais nous restons convaincus que c’est un mauvais maître. Chacun peut voir que la rupture avec la démocratie, fait beaucoup plus de mal que de bien. Il n’en sort qu’un Congo encore plus affaibli dont la majorité des citoyens croulent sous le poids de l’indignité aggravée par le «pic» de la mal gouvernance: pauvreté; ignorance; corruption… Des éléments majeurs, suffisamment révélateurs nous frappent: la formation des jeunes vit une crise de désespoir; la défaillance du système éducatif est ressentie comme une absence de solidarité nationale; la socialisation est au plus bas de sa courbe; le contraste entre l’hyper-enrichissement aggravé par l’hyper-individualisme de la classe politique et l’extrême vulnérabilité des populations; le chômage endémique des jeunes finit par plomber le développement du pays. L’opposition y subit l’épreuve de l’inconvenance, entraînant un dysfonctionnement grave de son rôle d’animateur de la démocratie constitutionnelle. Le lien social et patriotique est rompu. Sait-on que les masses populaires soient à la fois dans la passivité et l’action, dans la modération et la radicalité?».

62 ans après l’indépendance de notre pays, qu’en est-il de notre situation?

Celle-ci se serait-elle améliorée depuis 2013? Je ne pense pas. Il semble donc que le temps, pour les francs-maçons congolais, est venu de s’interroger, en toute honnêteté, en toute objectivité et en parfaite fraternité, sur la possible évolution sur les moyens d’acceptation des formes nouvelles de la haute politique et d’éviter d’être des complices, ni en pensées, ni en actes de la situation dégradante dans laquelle s’enlise notre pays. Il convient maintenant de prendre conscience que la prospérité du plus grand nombre est le gage d’une République solidaire et apaisée.
Car, promouvoir la République, c’est aussi s’opposer à la marginalisation, à l’exclusion; c’est mettre, au premier plan, le respect de la dignité de l’homme et bannir les imprudences de ceux qui prétendent savoir; c’est enfin veiller à l’avenir de tous les citoyens. Il est impensable qu’un franc-maçon accepte ou soutienne une société dans laquelle chacun n’arrive pas à créer son propre devenir avec des valeurs communes et indispensables.
La franc-maçonnerie congolaise qui, dans sa diversité, s’est impliquée dans la recherche des solutions pacifiques en 1993, 1997 et 1998, doit tout mettre en œuvre par le dialogue pour faire naître un nouveau climat politique dans lequel tous les Congolais, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, pourraient proposer un Congo plus équilibré et plus juste, un Congo plus solidaire et plus fraternel. Il conviendrait que les francs-maçons se focalisent sur une vision: la cause de la République n’a pas besoin d’être dramatisée pour être défendue.
La République a besoin, plus qu’à jamais, de femmes et d’hommes convaincus qui puissent, au-delà des discours, dire de quelle histoire la République est porteuse. Les francs-maçons n’ignorent pas qu’aucun régime, soit-il populaire, ne peut assurer seul l’alpha et l’omega de la philosophie politique. C’est pourquoi ils sont placés d’ores et déjà devant une grande tâche qui n’est rien d’autre que le devoir de se surpasser. Car, pour les francs-maçons, «le devoir est aussi inéluctable que la fatalité, aussi exigeant que la nécessité, aussi impératif que la destinée».
Si elle sait surmonter ses différences internes, la franc-maçonnerie congolaise deviendra, alors, le lieu d’où partiront les légionnaires de la paix véritable, durable et viable, et d’où partiront les combattants de la liberté, de la prospérité et de l’unité nationale, tout en promouvant les valeurs républicaines et tout en amenant les autorités à ne pas tenir aux avantages acquis, mais à écouter et à avoir le discernement. Inutile de leur rappeler qu’en politique, quand on n’écoute pas, ça coûte le pouvoir.
Attention, comme l’a dit Daniel Balavoine, «le désespoir est mobilisateur et lorsqu’il devient mobilisateur, il est dangereux». 60 ans après l’indépendance de notre pays, il incombe donc à tous les acteurs politiques, tant au pouvoir qu’à l’opposition, de donner la priorité au Congo, de chercher avec courage et détermination, une solution à travers le dialogue et les négociations sincères. C’est un grand défi auquel, pour citer Barack Obama, «en réponse, notre génération sera jugée par l’histoire, car si nous ne parvenons pas à y faire face ensemble rapidement et avec audace, nous risquons de condamner les générations futures à une catastrophe irréversible». Quel franc-maçon congolais, digne de ce nom, défenseur des veuves et des orphelins, adepte de l’amour, de la paix, du respect de la vie, de l’être humain et de la dignité humaine, de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, obvierait à un tel message?

Dieudonné
ANTOINE-GANGA