Voici bientôt le 63ème Noël que les Congolais vont fêter, depuis que le Moyen-Congo est devenu République du Congo. Voici le deuxième article que je suis amené à rédiger avec, une fois encore, la conscience aigüe de ce décalage permanent entre l’idée que l’on peut se faire de la fête et du bonheur et la réalité douloureuse d’une société trop dure pour tous ceux, comme les citoyens lambdas, qui vivent dans ses marges. La conscience aussi du peu de poids des mots pour répondre aux vraies détresses, plus vraies et plus inacceptables en 63 ans de notre République, en ces rendez-vous rituels du calendrier que les jours ordinaires.

Pour les exploités, les opprimés, les affamés, les miséreux, les malheureux, les retraités, les veufs, les veuves et les orphelins, etc, Noël n’est pas un jour différent des autres. Et c’est vrai qu’à vouloir écrire ici quelque chose de plus optimiste pour fêter Noël, l’on éprouve, malgré soi, de la gêne. Mauvaise conscience? Qui ne la ressent pas dans cette atmosphère de fête où les magasins, les rues et les lampadaires sont décorés de guirlandes et autres fleurs? Où les rayons des magasins sont garnis de cadeaux à offrir, de champagne, de chocolat et même de dindes truffées, de marrons glacés et de foie gras, importés d’Europe? Quelle est la signification de Noël pour la majorité du peuple congolais, sinon celle de la fête des enfants voire d’une grande bouffe?
Et les chants célestes ne couvriront pas plus cette année que d’autres, les cris qui montent des hôpitaux, ni les larmes silencieuses des enfants des pauvres, des veufs, des veuves, des orphelins chassés du toit familial au nom de la coutume, des vieillards solitaires, des jeunes diplômés sans emploi, des vendeurs ambulants, des chômeurs et des retraités désespérés, de ces jeunes désœuvrés et errants comme des brebis sans bergers qui devront se contenter du spectacle de l’opulence des autres.
Reste inébranlable, même si elle est aujourd’hui minoritaire, la dimension spirituelle de l’événement que les chrétiens fêtent le 25 décembre: la naissance, pauvre parmi les pauvres, d’un enfant. Dieu venu apporter aux hommes un message d’amour et de paix: «Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté».
Message malheureusement si souvent déformé, confisqué, dénaturé par ceux-là même qui avaient en charge de le défendre. Oh, l’exécrable collusion encore trop réelle entre l’Eglise et l’argent: Jésus et Mammon! Ce décalage insupportable entre l’enfant de la crèche et les pourpres, les voitures de luxe et les ors des prélats!
Comment les chrétiens -qui déplorent ces jours-ci, à juste titre d’ailleurs, la dénaturation commerciale et païenne du sens de Noël- ont-ils pu oublier que cet enfant dont ils fêtent le 25 décembre de chaque année, la naissance, fut aussi cet homme en colère qui maniait le fouet pour chasser les marchands du temple?
Quelques grandes voix, dans l’Eglise, s’élèvent aujourd’hui pour rappeler cette vérité-là, et pour sauver l’honneur: qu’il n’est pas de foi qui vaille, qui ne se situe, par principe, du côté des faibles et des opprimés. Que la dévotion des riches et des puissants ne pèse guère, qui ignore Lazare de la parabole aux portes de leurs banquets.

Les hommes de bonne volonté

Le seul message de Noël est commun à tous, «les hommes de bonne volonté», qu’ils croient au ciel ou qu’ils n’y croient pas. Il est aussi la raison d’être de tous les chrétiens, de tous les humanistes et de tous les défenseurs des droits de l’homme qui ne se lasseront pas de le clamer, d’un Noël à l’autre, et tous les jours que Dieu fait: c’est l’exigence de la justice, de la tolérance, du pardon, de l’égalité et de la fraternité entre les hommes. Cette exigence qui est, nous le savons, au cœur de nous tous, croyants et incroyants.
Noël est aussi la fête de l’homme et de ses droits qui prennent à jamais, ce jour-là, une dimension d’éternité. Son actualité, car Dieu sait si les droits de l’homme, solennellement proclamés par les Nations unies, vivent aujourd’hui des temps incertains dans le monde. Par exemple, des hommes fuient leurs pays au risque de leur mort, parce que la vie est insupportable chez eux. Ce sont les réfugiés politiques et économiques. Ils sont des millions de personnes à travers le monde cherchant une terre d’asile et pleurant leurs pays perdus. D’autres qui n’ont eu ni la chance ni le temps de fuir, sont en prison, oubliés et souvent torturés.
L’exil et son angoisse, la prison et son horreur, cela va sans dire, atteignent l’homme au cœur de lui-même. On ne le dira jamais assez, comme l’on ne combattra jamais assez pour la dignité et la liberté. Mais les droits de l’homme ne s’arrêtent pas là où finissent la prison et l’exil. Ou plutôt, il existe d’autres exils et d’autres prisons.
Le père de famille qu’un implacable désordre économique laisse sans emploi, les retraités de la C.r.f et de la C.n.s.s, les veufs, les veuves et les orphelins, sont des exilés dans leurs propres quartiers. Eux aussi marchent à la recherche d’un avenir radieux, un avenir où seront reconnus leurs droits à l’existence, en même temps que leur dignité. Et que dire des jeunes réduits au chômage avant même d’avoir travaillé?
Le plus grand goulag du monde est celui où sont enfermés les affamés; où sont enfermés les miséreux et les malheureux qui, pour survivre, se contentent d’un tronçon de canne-à-sucre ou d’une mangue ou encore d’un sandwich à la congolaise, «le sandwich aux nouilles». Ces gens-là sont des millions en quête de ce que les experts appellent la ligne de survie. J’ai vu dans mon quartier des enfants et des marmots pleurer pour obtenir une mangue, «un sandwich aux nouilles» qui leur permettrait de survivre un jour de plus. Pour eux, tout recommencera comme hier. Quand donc fera-t-il jour pour eux? Dieu seul le sait.

Les droits de l’homme: oui, mais tous sans exception
Le droit de rire et de dire publiquement ce que l’on pense. Le droit de rire et de chanter. Mais aussi le droit de travailler, d’aller à l’école non pas pour la forme en suivant les cours dans des salles de classe bondées, pléthoriques et sans tables-bancs; le droit d’être soigné, lorsque l’on est malade et de se reposer, et d’abord le droit de manger.
Ces droits n’ont pas la moindre chance d’être respectés et garantis à tous, dans le monde et au Congo aussi longtemps que la richesse et le bonheur de quelques-uns et de nouveaux riches arrogants jusqu’au bout des ongles, qui, plus est, tenant à leurs privilèges, seront nourris et assurés par la misère des autres.
Beaucoup de nantis et autres nouveaux riches sont, au Congo et dans le monde, le riche de quelqu’un, le grand de quelqu’un et le petit d’un riche. L’occasion de rappeler ici que «la misère commence là où sévit le non-respect des droits de l’homme. Elle est l’œuvre des hommes et seuls les hommes peuvent la détruire. La misère est une violation des droits de l’homme et une atteinte à la dignité humaine. La misère n’est pas une fatalité. C’est une maladie du corps social condamnée à disparaître. Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, il faut s’unir pour la combattre, la refuser et résister à l’inacceptable», dixit le Père Joseph Wresinski. Serions-nous prêts à combattre la misère, à changer la vie des Congolais lambdas, en acceptant les risques de ce choix?
D’autre part, Saint Grégoire de Nazianze nous dit: «Quand tu es en bonne santé et dans l’abondance, porte secours aux malheureux. Lorsque toi tu navigues le vent en poupe, tends la main à ceux qui font naufrage. N’attends pas d’apprendre à tes dépens combien l’égoïsme est un mal et combien il est bon d’ouvrir son cœur à ceux qui sont dans le besoin. Prends garde, parce que la main de Dieu corrige les présomptueux qui oublient les pauvres. Tire leçon des malheurs d’autrui et prodigue à l’indigent ne serait-ce que les plus petits secours. Pour lui qui manque de tout, ce ne sera pas rien».
Comprenne qui pourra! A tous, joyeux Noël, la fête des droits de l’homme et «pax hominibus» ou «paix aux hommes». J’ai dit.

Dieudonné
ANTOINE-GANGA.

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