Ancien ministre de la construction et de l’urbanisme du gouvernement de transition (1991-1992), Jean-Félix Demba-Ntélo dirige la C.j.3.m (Composante Jean-Marie Michel Mokoko). Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il y a deux semaines, à Pointe-Noire, il plaide la cause de son leader qui était en observation à l’hôpital militaire de Brazzaville, mais qui a été transféré le jeudi 30 septembre dernier à la maison d’arrêt où il a été placé en cellule pour continuer à purger sa peine de 20 ans d’emprisonnement. Jean-Félix Demba-Ntélo trouve étonnante la décision de renvoyer le général Mokoko dans sa cellule à la maison d’arrêt. Il considère cela comme «une basse besogne des faucons du pouvoir». Entretien!

* En 2016, vous avez joué un rôle déterminant dans la campagne du candidat Jean-Marie Michel Mokoko, à Pointe-Noire, la capitale économique. Cinq ans après, vous voilà à la tête de la plateforme qui soutenait le candidat Mokoko. Dites-nous comment se porte cette plateforme et qu’avez-vous fait depuis votre arrivée à la coordination générale de la C.j.3.m?
** Il faut commencer par préciser certaines choses. Le général Mokoko ne s’est pas engagé en politique, par sa candidature à l’élection présidentielle de 2016. Beaucoup de Congolais l’ont découvert, surtout les plus jeunes peut-être à cette occasion.
Pour beaucoup de Congolais qui suivent la situation du pays, ce n’est pas un homme qui est né d’une génération spontanée, qui est sorti de l’ombre qu’en 2016. Avant cela, il a été un grand officier des Forces armées congolaises, jusqu’à occuper le poste de chef d’Etat-major général qu’il a exercé jusqu’au moment où le pays a pris la décision de rompre avec le monopartisme, pour aller à la démocratie pluraliste, à partir de 1991. C’est un concours de circonstances historique difficile, parce qu’il fallait négocier le tournant d’un système politique qui était fondé sur le parti unique, donc un système auquel on a reproché beaucoup de choses, pendant presque trois décennies; il a donc fallu négocier ce tournant politique. Dans beaucoup de pays, ce changement se passe toujours dans la violence et l’armée joue souvent un rôle-clé dans ce genre de situations: passer d’un système totalitaire à un autre, libre et démocratique.
Or, dans cette période où les forces populaires se sont révoltées contre le système de parti unique, il y a eu un apport de l’armée qui a joué son rôle pour stabiliser la situation et permettre que le tournant politique se passe dans la paix. Cela, on le doit au général Mokoko, qui a joué un rôle important pour concilier les uns et les autres, pour que ça se passe dans la paix, sans effusion de sang et nous sommes donc allés à la Conférence nationale souveraine et pendant trois mois, la conférence s’est tenue sous la protection de l’armée dirigée par le général Mokoko.
On ne peut pas, dans l’histoire, ne pas reconnaître ce rôle. La Transition de 1991-1992, qui a duré quatorze mois et dont j’ai été un témoin, puisque j’étais ministre de la construction et de l’urbanisme, n’allait pas réussir, si l’armée n’avait pas joué à la modération et surtout le rôle d’accompagnement de tout le mécanisme ayant conduit à organiser les élections de 1992 qui ont été libres, transparentes et équitables et dont l’U.pa.d.s et le Président Pascal Lissouba sont sortis vainqueurs. Il a fallu que l’armée garantisse la sécurité et la paix. Ce rôle a été joué sous la direction du général Mokoko. Il faut rappeler cela, parce que beaucoup de gens ne savent pas.
On lui a attribué un certain nombre de velléités de coup d’Etat. Mais, la vérité est que tout s’est passé en parfaitement harmonie entre lui et le Premier ministre de la transition, André Milongo. Ensuite, le Président Pascal Lissouba a été élu et l’a confirmé comme chef d’Etat-major général, pour la troisième fois, après le Président Sassou-Nguesso et le Premier ministre André Milongo. Le général Mokoko a servi sous l’autorité de ces trois personnalités.
La rupture se produit, parce que le Président Lissouba, mal conseillé, va s’entourer de milices qui vont lui faire perdre le pouvoir. D’autres milices étaient créées par le P.c.t et le M.c.d.d.i. Trois partis se sont dotés de milices qui ont fait la guerre en 1993 et en 1997. Le Congo était en proie à un déchirement total. L’armée s’est divisée en trois camps et s’est rangée derrière les partis politiques à savoir: l’U.pa.d.s, le M.c.d.d.i et le P.c.t. On n’avait plus d’armée nationale, mais plutôt une armée de fractions. Voilà pourquoi le général Mokoko s’est séparé du Président Lissouba qui, à ce moment-là, s’opposait à sa démarche. Le général Mokoko était soutenu par le ministre de la défense nationale de l’époque, le général Raymond-Damasse Ngolo, qui était également opposé farouchement à la création des milices. Suite à cela, les deux vont perdre leurs postes. Et le Président Lissouba va être emporté par les guerres civiles qui vont accompagner tout son mandat pendant cinq ans.
Donc, Mokoko n’est pas sorti du néant. Lorsqu’il est revenu en 2016, beaucoup de Congolais se sont rappelés de ce qu’il avait fait en cette période difficile. Aujourd’hui, nous sommes en train de travailler pour que le mouvement populaire qui l’a porté en 2016 soit redynamisé, jusqu’à ce qu’il devienne un mouvement politique dans ce pays.

* L’opinion nationale et internationale sont surprises de la décision du ministre de la défense nationale de renvoyer le général Mokoko à la prison centrale de Brazzaville. Comment appréciez-vous cette décision politique?
** Vous dites décision politique, je vous prends aux mots. Parce que si nous prenons les problèmes sous l’angle sanitaire, le général Mokoko est à l’hôpital militaire, parce qu’il a eu une santé qui s’est fragilisée. Il est donc en traitement et en observation médicale. Est-ce que les médecins de l’Hôpital Pierre Mobengo ont adressé une expertise que le patient a retrouvé toute son énergie et sa santé pour qu’il retrouve sa cellule? Il faut qu’on ait la preuve médicale qui atteste qu’il peut être renvoyé dans sa cellule. C’est un dossier qui relève de la justice. Que vient donc faire le ministre de la défense là-dedans? N’a-t-il pas d’autres soucis avec une armée où il y a du désordre?
Maintenant, venons-en à l’aspect politique. Je suis curieux de voir que l’homme sorti de la cellule, qui est en observation médicale depuis plus d’un an, on aurait espéré politiquement que c’est une évolution vers une situation d’apaisement, qui devait aller vers sa libération sans condition. Pour nous qui le soutenons, nous pensons que le général n’a rien fait. On ne fait pas un coup d’Etat avec un montage vidéo. Ces choses, on les connaît depuis longtemps. Depuis les partis communistes de l’Est, on connait comment faire les montages vidéo, incriminé quelqu’un que l’on ne veut plus voir.
Le général Mokoko est victime de cela. Je vous rappelle une chose, Jean-Pierre Thystère-Tchicaya était aussi victime de cela. Pour l’évincer, on a monté un film qui l’accusait de terroriste, quelqu’un qui n’a jamais tenu des armes dans sa vie. Donc, c’est le même système. Aujourd’hui, ces méthodes sont toujours utilisées, afin de détruire les cadres. Chacun de nous est victime de ce système vicieux où les cadres sont traqués et les montages sont faits.
Aujourd’hui au Congo, on marche à reculons. Comment quelqu’un qui est malade et qui est à l’hôpital et dont on n’a pas les garanties de sa sécurité sanitaire, on le ramène en cellule, alors qu’on espérait que sa libération était imminente. Et cela ne nous étonne pas, parce que le Premier ministre, qui est la voix autorisée de son maître, a annoncé des conditionnalités absurdes de demander pardon: il faut une contrition, il faut la repentance. Mais, on n’est pas à l’église. C’est dans la religion où l’on demande pardon à Dieu.
Quand on recherche la réconciliation nationale, on veut un pays apaisé, on ne pose pas des conditions pareilles. Il n’y a pas de conditions, le prix de l’unité et de la concorde nationales. Le retour du général Mokoko en cellule est une basse besogne des faucons du pouvoir qui veulent avoir raison de sa vie. Ce n’est pas Mokoko qui empêche le pays de fonctionner. Le Premier ministre a déclaré que «les grands esprits débattent des grands sujets, les esprits moyens discutent des évènements, des petits esprits au pouvoir discutent des personnes». Au Congo, ce sont des petits esprits qui utilisent abusivement les moyens de l’Etat, pour poser des actes violents, afin d’assujettir les citoyens.

* Que compte faire la C.j.3.m, surtout qu’une certaine opinion vous reproche un certain laxisme?
** L’heure n’est pas aux procès d’intentions, aux querelles des chapelles, mais plutôt à la mutualisation de toutes les forces qui se battent pour sortir notre pays du système politique dont il est l’otage. Cela n’est possible que dans un véritable changement du rapport des forces qui ne peut être que le fruit des actions concertées et bien réfléchies, par des véritables démocrates et patriotes qui rejettent le système anti-national restauré par le P.c.t depuis son retour au pouvoir par les armes, en octobre 1997.
La C.j.3.m, sous mon autorité, ne se fera pas dicter des actions à mener, par des forces extérieures au mouvement. Car notre leader purge sa sixième année d’emprisonnement arbitraire. Où étaient passés ces donneurs de leçons qui nous interpellent aujourd’hui? C’est une polémique absurde devant le drame des victimes de l’intolérance. Face à un pouvoir dont la violence et la barbarie s’inscrivent dans leur méthode de gouvernance du pays, notre mouvement se réserve d’analyser la pertinence et l’efficacité des actes à poser, dans le cadre d’une concertation avec les autres organisations politiques et de la société civile partageant les mêmes idéaux de paix et de démocratie.

* Avez-vous une proposition à faire aux dirigeants du pays?
** Ce n’est pas à l’opposition de faire des propositions. Le pays est bloqué par un pouvoir qui ne croit qu’à la force, qui est incapable de le redresser économiquement. Et moi, la question que je pose: jusqu’où iront-ils plus de cinq ans après tant de drames et de guerres civiles? Le Congo est déjà un pays ruiné, détruit et meurtri. Posez-leur la question, vous les journalistes, alors que le Congo laissé par les pères fondateurs était un pays uni, nous l’avons déchiré. Jusqu’où le pouvoir du Président Sassou-Nguesso est-il capable d’aller, en emprisonnant les gens, en les privant de leur liberté? Jusqu’où veulent-ils mener le Congo? Il revient au pouvoir de répondre.

Propos recueillis par
Chrysostome
FOUCK ZONZEKA