Hommage à Camille Bongou

Un homme de conviction et un grand esprit ayant brillé par sa modestie

Camille Bongou n’est plus de ce monde. A l’annonce de son décès, jusque-là une information partagée entre parents et amis, un ami m’a confié: «Je n’entendais plus parler de lui depuis un grand moment. Paix à son âme!». Et oui, souffrant de maladie, Camille Bongou s’était retiré en France. Il est décédé vendredi 16 décembre 2022, à Poitiers, à l’âge de 78 ans révolu. Ancien secrétaire général, dans les années 80, du P.c.t (Parti congolais du travail) dont il est parmi les co-fondateurs, avec le Président Marien Ngouabi, en décembre 1969, il avait presque tourné le dos à la politique, après la Conférence nationale souveraine de 1991, pour se consacrer à la vie culturelle et intellectuelle, comme directeur des Editions presses et culture et président de l’Association Sophia. Homme de conviction, il a été un grand esprit en politique comme dans la vie intellectuelle, ayant brillé par la force de ses idées et la modestie de son attitude.

Comme une bonne partie de l’élite congolaise, Camille Bongo, né le 22 novembre 1944, à Bokouélé (District de Mossaka) dans l’actuel Département de la Cuvette, était un intellectuel progressiste, licencié en philosophie de l’Université de Brazzaville (aujourd’hui Université Marien Ngouabi). Militaire de carrière, il est proche du commandant Marien Ngouabi qu’il accompagne dans son ascension au pouvoir et dont le régime épouse l’idéologie marxiste-léniniste.

Mais, Camille Bongou fait partie de la branche du P.c.t qui critique la politique du Président Marien Ngouabi à la tête du pays. Ce groupe de dirigeants politiques reprochait au pouvoir d’être devenu une obumitri, un acronyme signifiant: oligarchie bureaucratique, militaro-tribaliste. Dans cette faction qui exigeait un rigorisme marxiste dans la politique nationale, se trouvent des fondateurs du P.c.t, membres du Bureau politique comme Ange Diawara et Kimbouala-Nkaya, et du Comité central comme Camille Bongou, Benjamin Ndala, Jean-Baptiste Ikoko, etc. C’est dire combien la crise politique interne rongeait le parti au pouvoir.

Quoique le lieutenant Ange Diawara apparaissait comme le meneur de cette faction, sa tête d’affiche semblait être Ambroise Edouard Noumazalaye, ancien Premier ministre du Président Alphonse Massamba-Débat, qui n’avait pu faire son entrée au Bureau politique du P.c.t dont il est aussi co-fondateur, qu’après le premier congrès extraordinaire d’avril 1970, tenu après la tentative de coup d’Etat du lieutenant Pierre Kinganga. Le numéro deux étant toujours le grand idéologue marxiste de l’époque, Claude Ernest Ndalla, dit Graille.

En novembre 1971, en raison de son activisme idéologique, le lieutenant Ange Diawara est évincé, par le Président Marien Ngouabi, du gouvernement où il occupait, depuis avril 1970, le poste de ministre du développement chargé des eaux et forêts. Ses critiques contre le Président de la République se radicalisent. Populaire au sein de la jeunesse, sportif adepte aguerri des arts martiaux et figure influente du système, son mouvement s’intensifie. Quatre mois après, Ange Diawara bascule dans l’action. C’est la tentative du coup d’Etat du 22 février 1972, où il perdra sa vie, après une traque de l’armée qui a duré près d’un an contre lui et son groupe d’insurgés. Dans le box des accusés des complices de ce mouvement, appelé M22, il y a, entre autres, Ambroise Edouard Noumazalaye, le sous-lieutenant Camille Bongou, Benjamin Ndala, Lecas Atondi-Monmondjo, Kimbouala-Nkaya, Benoît Moundélé-Ngolo, Gabriel Nzambila, le caporal-chef Gilbert Djombo Bomondjo, etc, condamnés à la peine de mort par la Cour révolutionnaire de justice. Un mois après, leur condamnation est commuée en réclusion criminelle à perpétuité, par le Président Marien Ngouabi. Ils sont assignés à résidence. Le sous-lieutenant Camille Bongou est radié de l’armée comme ses compères.

C’est alors qu’après sa licence en philosophie, il s’engage dans la vie culturelle. A partir de 1976, les conjurés du M22 sont réhabilités les uns après les autres. Quand le colonel Denis Sassou-Nguesso arrive au pouvoir, le 5 février 1979, à la suite d’une révolution de palais contre le comité militaire du parti dont il était le second, Camille Bongou est porté au poste de secrétaire général du P.c.t, à l’issue du troisième congrès extraordinaire de mars 1979, devenant ainsi le numéro deux du pouvoir, à cette époque où le parti dirigeait encore l’Etat. Une décennie après, en 1989, il quitte la politique et se consacre à la vie intellectuelle, alors que commence à souffler le vent démocratique en Europe de l’Est; vent qui finira par atteindre l’Afrique, notamment le Congo, avec la tenue de la Conférence nationale souveraine de février à juin 1991, qui a ouvert le pays à la démocratie pluraliste.

On se souvient du colloque scientifique sur le portique atlantique du Congo que la maison d’édition, presses et culture, de Camille Bongou organisa à Pointe-Noire, du 25 au 27 avril 2013, en partenariat avec Rodolphe Adada, alors ministre des transports, de l’aviation civile et de la marine marchande et dont les actes ont été publiés dans un ouvrage de 275 pages. Intellectuel progressiste arrimé au marxisme-léninisme, Camille Bongou comprit très tôt, que la dictature prolétarienne n’était pas la voie de l’avenir et qu’il fallait plutôt s’ouvrir au pluralisme politique. C’était un homme de conviction et un grand esprit ayant brillé par sa modestie.

Jean-Clotaire DIATOU