Ophtalmologue à Franconville, en banlieue parisienne (France) où il avait son cabinet médical, le Dr Jacques Batchy nous a quittés le 4 septembre 2022, à l’âge de 81 ans. «Entre deux mondes» est le livre autobiographique qu’il a légué à la postérité. Plein de symboles d’une part et d’allusions politiques de l’autre, ce livre, d’un volume de 133 pages, publié par les Editions 7, le 1er juillet 2014, continuera à faire parler de lui encore pendant longtemps. S’inspirant de son expérience de vie, l’auteur, empruntant une parole de Jésus dans la bible, y affirme qu’«il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un nègre d’être libre». Comment?

A la quatrième de couverture, le Dr Jacques Batchy avait pris soin d’aviser les lecteurs: «J’espère que les lecteurs de cet ouvrage ne se blesseront pas de mes propos. Même un peu crus, ils veulent surtout montrer à quel point les deux civilisations auxquelles je suis si intimement lié auraient avantage à mieux s’imprégner l’une de l’autre». C’est de l’Afrique (Congo) où il est né, en septembre 1941, et de l’Europe (France) où il s’est installé jusqu’aux derniers jours de sa vie qu’il s’agit.
Divisé en 11 chapitres, dans une écriture simple permettant de vite et bien saisir son récit, le livre du Docteur Jacques Batchy, comme le signifie le premier chapitre, «une jeunesse de souffrance», est un témoignage éloquent de l’itinéraire d’un Africain ordinaire qui est contraint de quitter son pays pour s’établir en Europe. «Dans ce livre, j’ai voulu présenter ce qu’a été ma vie, mais pas seulement. En effet, si mon existence n’a rien comporté d’extraordinaire, sans être présomptueux, je pense tout de même avoir connu quelques événements complexes et vécu des situations tendues, dont la relation peut s’avérer intéressante», écrit-il. Ce qui peut être la même chose pour chaque être humain sur cette terre.
Plus loin, il poursuit: «Ce livre est, certes, un recueil de mémoires signés par un certain Jacques Batchy. Mais, il vise à exprimer bien d’autres choses. On suivra aussi un médecin qui, un jour, a trop libéré ses opinions. On partagera également quelques combats d’un nègre parfois désarmé face à une ségrégation raciale rarement directe, plus souvent biaisée et sournoise, hypocrite. On verra surtout un émigré fréquemment dérouté, «le cul entre deux chaises», devenu étranger aux pratiques coutumières africaines, mais qui reste pourtant imprégné de fidélité et de respect envers ses ancêtres».
Dr Batchy était respectueux des us et coutumes de la communauté dont il est issu. A chaque arrivée à Pointe-Noire, sa ville natale, il se rendait aux cimetières pour saluer ses défunts parents. Ce geste était aussi fait avant son retour en France. Quel attachement pour une personne qui venait d’avoir une autre vie, celle de «mundelé»!
L’auteur n’a jamais oublié son environnement social d’origine: «Ces années d’études acharnées, pour arriver jusqu’au bac, sans aucun soutien dans une famille trop pauvre pour peser sur les rouages administratifs, m’ont forgé le caractère. Avoir connu aussi une enfance familialement ballottée m’a conforté dans l’idée, d’ailleurs inculquée par mon père, qu’il fallait se battre pour s’en sortir. Tout cela a contribué à faire de moi un Bakl’mpanda, comme on dit en pays vili: un battant, un homme combatif, intrépide, voire téméraire».
Dans ses souvenirs, Bakl’mpanda, on l’appelle ainsi, n’a pas oublié François Tchichellé Tchivella, «avec qui j’allais partager l’aventure de cette formation lointaine», qui «était un ami de toujours. Nous avions été à l’école ensemble, depuis le cours préparatoire. Dans la suite de nos vies, il est resté, pour moi, comme un frère. Il a fait une carrière de pédiatre au Congo, puis a été ministre du Président Lissouba, en charge du tourisme et de l’environnement».
Les difficultés, voilà ce qui a caractérisé son parcours: «Mon sort allait être traité au plus haut niveau, puisqu’il serait arbitré par celui dont tout dépendait désormais au Congo depuis 1968: le Président de la République, Marien Ngouabi. Il se trouvait que je le connaissais bien. Il était, en effet, militaire. Nous nous étions rencontrés à Paris, pendant nos études, en 1961. C’était à l’occasion de la première visite à Paris du Président Fulbert Youlou: tous les élèves-officiers congolais avaient été convoqués pour la circonstance. Marien avait trois ans de plus que moi, il était élève à l’Ecole interarmes de Saint-Cyr. Nous nous étions liés d’amitié. Nous fréquentions aussi Joachim Yhombi-Opango, qui fut pendant deux ans le successeur de Marien à la Présidence, après son assassinat. Me fondant sur cette ancienne amitié, je pus obtenir un bref rendez-vous avec Denis Sassou-Nguesso, entre deux portes, au salon des V.i.p, à l’Aéroport de Roissy Charles De Gaulle, alors qu’il s’apprêtait à quitter la France, après un voyage officiel. L’actuel Président du Congo était à l’époque ministre de la défense et, à ce titre, mon grand patron. Contrairement à Marien Ngouabi, je ne l’avais pas connu pendant ses études militaires. La réponse de ce fin politique fut catégorique: non Batchy, sûrement pas! Tu n’as rien à faire avec cette agrégation. Le pays a besoin de médecins tout de suite, c’est d’un intérêt supérieur. Il faut que tu rentres».
Cette réponse du Président Denis Sassou-Nguesso n’avait pas plu au Dr Batchy. «C’est à ce moment-là, en 1977, que j’ai pleinement réalisé ma double casquette: j’étais certes un militaire congolais… Mais aussi un civil pleinement diplômé en France et donc apte à travailler comme médecin et me perfectionner dans ce pays», réagit-il.
Finalement, il prit la décision de quitter l’armée, en écrivant une lettre «tonitruante» qu’il démissionnait de l’armée, car ne pouvant pas «adhérer aux méthodes de ses responsables dans la sphère civile». «Dans cette missive, je me souviens avoir utilisé des formules fort incisives: «Je décide de quitter une armée dont les chefs ne mènent pas une politique permettant au pays de se développer et dont l’action, au contraire, conduira les Congolais à l’affrontement», explique-t-il.
Ayant connu les hommes en treillis dont il a été lui-même, il fait une analyse qui va lui créer des ennuis. «Avec le recul, je crois que Marien Ngouabi, un homme idéaliste et honnête, était sous influence d’une clique rapace, incompétente et corrompue», affirme-t-il. «Les représailles n’ont pas tardé. On a menacé mon père et ma famille, qui étaient amers, les pauvres, vis-à-vis des sacrifices qu’ils avaient consentis pour accompagner ma formation en Europe. Depuis la France, je n’étais pas pleinement conscient du tour que cette affaire prenait. J’étais chassé du service de santé des armées, ramené au plus bas grade. Le médecin-capitaine perdait ses trois galons; je tombais soldat de deuxième classe», se souvient-il.
Le Docteur Jacques Batchy a exercé son métier d’ophtalmologue à Versailles. Il a aidé plusieurs compatriotes n’étant pas capables de faire face aux coûts de leurs soins médicaux. Pour cela, il était d’ailleurs surnommé «Docteur gratuit». C’était une façon, pour lui, de leur rendre service. Il regrette qu’aucun de ses enfants ne pouvait reprendre son cabinet médical, afin de poursuivre l’œuvre de l’humaniste qu’il fut. Il a détourné un célèbre passage de l’évangile selon Saint-Matthieu: «Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu», en l’exprimant ainsi: «Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un nègre d’être libre». «Je veux signifier par-là que nous, hommes noirs, avons gardé une mentalité de colonisés: nous ne nous prenons pas assez en main, nous fuyons trop les responsabilités, nous manquons encore d’initiatives», a-t-il renchéri. Le reste dans le livre du Dr Batchy!

Chrysostome
FOUCK ZONZEKA