Enquête de «Libération» sur la société Orion oil

A Brazzaville, les autorités ont rejeté les accusations, mais l’affaire a secoué

Coup sur coup, le quotidien français, Libération, a publié, jeudi et vendredi dernier, deux éditions relatant une enquête sur la société de négoce pétrolier Orion oil de Lucien Ebata. A Brazzaville, cette enquête a eu l’effet d’une bombe qui a fait le buzz sur les médias sociaux. Le gouvernement a réagi par la voix de son porte-parole, le ministre Thierry Moungalla, en rejetant catégoriquement tout lien entre le Président de la République, Denis Sassou-Nguesso, et l’affaire Orion oil, et en menaçant de trainer le quotidien Libération en justice pour diffamation. Apparemment, on n’est pas au bout de cette affaire qui a rebondi spectaculairement dans la presse.

D’abord, l’affaire, c’est quoi? C’est la publication, par le quotidien français, Libération, dans son édition du jeudi 12 janvier 2023, d’une enquête sur la société de négoce pétrolier, Orion oil, créée et dirigée par l’homme d’affaire canado-congolais, Lucien Ebata, basé à Kinshasa (RD Congo) où il a démarré ses activités dans la distribution des produits pétroliers raffinés, à partir de 2004 et qui a eu à faire affaire avec la S.n.p.c (Société nationale des pétroles du Congo) entre 2013 et 2017, en décrochant d’importants contrats de vente de brut.

Après avoir obtenu deux prêts bancaires (en 2013 et en 2015) pour un total de plus de mille millions de dollars, sa société Orion oil joue désormais dans la cour des grands, dans le monde des négociants pétroliers. C’est au cours de cette période que Lucien Ebata se serait mis à arroser d’argent des acteurs politiques, en France et dans les deux Congo.

L’enquête de Libération, volontairement illustrée de photos-montage produisant l’effet de taches noires sur fond de rouge vif, s’est basée sur le dossier judiciaire. Lucien Ebata ayant été interpellé en janvier 2012, à l’Aéroport Roissy Charles De Gaulle, en France, avec une forte somme d’argent en liquidité non déclarée à la douane. Après une première enquête où il est placé sur écoute téléphonique, une information judiciaire est ouverte contre lui en 2020.

Pendant ce temps, à Brazzaville, il va poursuivre son ascension. En juin 2017, le Président Denis Sassou-Nguesso le nomme comme son conseiller spécial chargé des financements extérieurs et en septembre de la même année, il le place à la tête d’un comité technique chargé de négocier avec le F.m.i (Fonds monétaire international), alors que l’Etat congolais doit de l’argent à sa société, Orion oil.

Le 5 octobre 2020, muni d’un passeport diplomatique, il répond «volontairement» à une convocation de la justice française. Après deux jours d’interrogatoire, il est mis en examen, «pour manquement à l’obligation de déclaration de capitaux de déclaration de capitaux, blanchiment d’argent et corruption active». Mais, il est remis en liberté.

L’enquête du quotidien Libération rapporte qu’une tablette numérique, Ipad, saisie chez l’ancien directeur financier d’Orion, un certain Ted T. contient une liste de personnalités bénéficiaires des largesses de l’homme d’affaires: «ministres, diplomates, militaires, chefs d’entreprise…». Pour certaines personnalités, c’étaient des initiales de lettres qui étaient mentionnées. Ainsi, une inscription «P.R» que Libération a attribuée au Président de la République du Congo, aurait bénéficié au total de 17 millions de dollars (plus de 10 milliards de francs Cfa).

Le quotidien français signale tout de même que l’intéressé, Lucien Ebata, a rejeté ces accusions de corruption, par la voix de son avocat, Maître Antoine Vey: «M. Ebata dément fermement l’existence de quelques rétrocommissions. Il s’agit d’une thèse qui a été artificiellement alimentée à partir de notes manuscrites prises par un ex-salarié du groupe de M. Ebata et qui, curieusement, a depuis rejoint une entreprise concurrente».

Pour sa part, après la sortie de Libération sur cette affaire, le porte-parole du gouvernement, Thierry Moungalla, a catégoriquement démenti: «Ce sont des allégations qui ne sont pas étayées par des faits matériels et qui vont faire l’objet d’une poursuite, d’abord contre Libération et peut-être aussi, et là nous allons consulter nos avocats, une plainte aussi contre la violation de l’instruction».

Le ministre de la communication et des médias a, en effet, dénoncé la connivence entre la justice et la presse françaises: «Nous sommes extrêmement consternés, j’emploie ce terme-là, sur la violation des fondements de l’Etat de droit par des journalistes français. Il y a là, dans cette affaire et dans la publication de Libération, la preuve d’une collusion entre ces magistrats et ces journalistes, puisqu’il s’agit d’un article, qui est sorti, où les journalistes revendiquent d’avoir eu accès à des pièces qui relèveraient d’une instruction qui est en cours. Donc, il y a déjà là, malheureusement, une sorte d’effondrement de l’Etat de droit et du respect dû au droit de la défense ainsi qu’au secret de l’instruction».

Le porte-parole du gouvernement considère la publication de l’enquête de Libération comme une provocation. «Du point de vue de la République du Congo, il s’agit là d’une provocation qui risque d’être une provocation de trop et qui ne manquera pas d’avoir des conséquences sérieuses à l’avenir», a-t-il poursuivi. Il a laissé entendre que le gouvernement portera plainte pour diffamation: «Du point de vue du gouvernement, il s’agit d’un acte de diffamation, une publication diffamatoire. Et nous nous réservons le droit de porter plainte contre Libération pour diffamation».

Pour sa part, le P.c.t (Parti congolais du travail) a apporté la dimension politique des réactions enregistrées à Brazzaville. Dans une déclaration lue par son porte-parole, Parfait Iloki, le parti au pouvoir «relève le caractère complotiste de cette affaire et la volonté de nuire à l’image du Président du Comité central du P.c.t. De même, il souligne l’absence de preuves dans ce montage grossier». Il «note l’acharnement d’une association politique étrangère qui tente de déstabiliser, depuis une vingtaine d’années, des pays africains et notamment ceux d’Afrique centrale».

Mais, le lendemain, vendredi 13 janvier, le quotidien français a publié le deuxième volet de son enquête, parlant, cette fois, des personnalités françaises qui auraient bénéficié des largesses du patron d’Orion oil. Manuel Valls, l’ancien Premier ministre du Président François Hollande, Dominique Strauss Kahn ou encore Cédric Lewandowski, directeur de cabinet de Jean-Yves Le Drian de 2012 à 2017, sont passés à la trappe. Là encore, Manuel Valls a démenti les accusations de corruption portées contre lui.

Reste que la publication de cette affaire par un média classique a apporté l’eau au moulin des milieux de l’opposition congolaise. Dans les médias sociaux, l’enquête de Libération a fait le buzz, alors qu’elle est reprise par les médias classiques. «Le drame congolais réside en ce qu’il n’y a pas de contre-pouvoirs: tout, absolument tout fait partie du système. Le système est désormais mis à nu. Aux Congolais de tirer les conséquences de cette situation devenue intolérable et inacceptable», écrit par exemple l’opposant Clément Miérassa. Sauf surprise, on devrait encore entendre parler de cette affaire, dans les jours qui suivent.

Jean-Clotaire DIATOU

Libération 12012023

Libération 13012023

Réaction de Clément Miérassa