Diogène Senny Henda, président de la Ligue panafricaine Umoja

«Quand il n’y a pas de contre-pouvoirs, nous sommes dans un régime autoritaire»

Le président de la Ligue panafricaine Umoja, qui signifie paix, en langue swahili, Diogène Senny Henda, a accordé une interview à la presse congolaise, à son domicile du quartier Moukondo, dans le quatrième arrondissement Moungali à Brazzaville, pour passer en revue le message de fin d’année du Président de la République. Il a dressé un tableau sombre du pays, contrairement aux propos tenus du Chef de l’Etat, en estimant que le pouvoir de Brazzaville peut mieux faire, car le peuple ne mérite pas le traitement qui lui est infligé, aujourd’hui. Interview.

* Monsieur le président de la Ligue panafricaine Umoja, votre parti et vous-même êtes moins connu des congolais. Qui êtes-vous?

** Je suis le président de la Ligue panafricaine Umoja, qui est notre parti politique, avec comme particularité d’être un parti panafricaniste. Nous avons créé ce parti en décembre 2020 et officiellement, les statuts et le règlement intérieur ont été déposés à la préfecture, en janvier 2021. Tout de suite, nous avons mis le pied à l’étrier, pour rejoindre le groupement de l’opposition, la Dynamique D29, qui appelait au boycott de l’élection présidentielle de 2021. Ce choix est, pour nous, non seulement judicieux, mais aussi pertinent, quand on a vu les résultats de cette élection. Après le recul, nous avons compris que cette élection n’était qu’une vraie mascarade.

* C’est quoi Umoja?

** Umoja veut dire unité, en langue swahili. Ligue panafricaine, c’est donc l’unité des panafricanistes. Notre objectif, c’est de nous battre aux côtés des Congolais, pour résoudre les problèmes que vous connaissez tous, auxquels le peuple est confronté au quotidien: manque d’emplois pour les jeunes; absence d’eau et d’électricité; cherté de la vie… Mais aussi de nous battre dans une perspective panafricaniste. Nous estimons que le Congo est un petit pays par rapport aux autres comme les Etats-Unis, la Russie, l’Inde, la Chine, l’Union européenne, etc, qui sont de grandes masses géostratégiques, géopolitiques, des puissances commerciales, militaires et nucléaires, etc. Que valent en ce moment les pays africains pris individuellement? Il faut être lucide, pour ne pas amener nos populations dans l’impasse. Il faut résoudre les problèmes internes dans chaque pays, exister dans le monde actuel, tel qu’il est organisé et constituer de grands ensembles politiques et économiques.

* Le 28 novembre 2022, la République du Congo a célébré le 42ème anniversaire de sa naissance. Avez-vous été invité et qu’avez-vous gardé du message du Président de la République?

** Nous n’étions pas invités et nous n’en sommes pas surpris, puisque nous faisons partie de l’opposition qui avait contesté les résultats de l’élection présidentielle. Cette cérémonie doit être interrogée. Dans la chronologie historique, la République a été déclarée avant l’indépendance, quelque temps plus tard, nous avons célébré l’indépendance. Est-ce qu’on n’a pas le droit de s’interroger: que vaut une République sans indépendance? Parce que cette République a été déclarée pendant que nous sommes dans la communauté française. On passe trop vite à côté de ces questions, alors qu’elles sont très essentielles, pour comprendre d’où nous sommes partis.

* Depuis 2009 jusqu’ à ce jour, le Président de la République revient sur la corruption et ne cesse d’interpeller les parlementaires, pour initier des enquêtes, et les magistrats, pour ouvrir des informations judiciaires. Y a-t-il des raisons pour que ceux-ci ne puissent pas bouger?

** Le Président de la République doit d’abord prendre au sérieux ses propres messages, avant de multiplier des messages qui tournent en réalité au ridicule. Tout le monde sait que ce pays, en matière de démocratie et en matière d’équilibre des pouvoirs, a un gros déficit. Le Président de la République a beaucoup de pouvoirs. Il nomme, révoque et fait ce qu’il veut au nom du pouvoir. C’est pour cela que l’indice de la démocratie du Congo est classé 3/10. Nous sommes 137ème pays sur 167. C’est une belle farce, de nous dire que les gens ne veulent pas exécuter les appels du Président de la République. N’est-ce pas un message d’instrumentalisation pour dire que le Président est pour la lutte contre la corruption, mais que ce sont ses collaborateurs qui ne veulent pas?

* Si vous étiez à sa place?

** Si j’étais à sa place, je vous dirais qu’il faut faire vivre la démocratie, faire vivre l’équilibre des pouvoirs. L’exécutif doit laisser le parlement fonctionner, le judiciaire et le quatrième pouvoir qu’est la presse, respecter la liberté d’opinions. Au Congo, les opposants connaissent leur tarif: 20 ans d’emprisonnement. Il faut faire vivre la démocratie. Le pouvoir n’est pas personnel, il doit y avoir des contre-pouvoirs. Quand il n’y a pas de contre-pouvoirs, nous sommes dans un régime autoritaire. L’indice de la démocratie nous place parmi les pays autoritaires.

* Lorsque vous dites que la démocratie n’existe pas au Congo, avez-vous des exemples?

** Prenez les dernières élections législatives du mois de juillet 2022: ce sont des élections de la honte. On n’avait jamais atteint ce niveau de la honte, où des Congolais ont organisé la fraude de façon décomplexée. On n’avait jamais vu ça dans notre pays. Ce qui veut dire que la concertation politique qui a précédé l’organisation de ces élections était une vraie escroquerie politique. On a vu de nos yeux comment la fraude est en train d’être organisée sans vergogne, où les sous-préfets, les administrateurs-maires et les préfets, toute la chaîne de l’administration du territoire était impliquée dans la corruption et la fraude. Ce n’est pas étonnant que le Chef de l’Etat soit toujours chef du P.c.t. Ce qui est une violation de l’article 80 de la Constitution du 25 octobre 2015. Quand lui-même ne respecte pas la Constitution, comment voulez-vous que les autres qui sont membres du P.c.t puissent obéir à la loi fondamentale? Le mal vient d’en haut.

* La démocratie fonctionne bien dans notre pays, puisque les élections sont organisées aux dates échues?

** Ça dépend de ce qu’on appelle démocratie. Est-ce que pour la démocratie, c’est le respect de la date d’organisation des élections qui compte ou c’est le contenu, c’est-à-dire l’avant élection, pour prendre en compte les avis des uns et des autres? Les élections ne sont pas organisées pour le pouvoir.  C’est plutôt pour les Congolais que les élections sont organisées, afin qu’ils choisissent librement leurs représentants. Or, au Congo, on le fait, pour que le pouvoir s’assure d’avoir toujours sa majorité.

* Vous dites que vos revendications ne sont pas prises en compte, que faut-il faire alors?

** Il faut s’organiser et ne pas se faire d’illusions. C’est pour cela que 2023, ce n’est pas une année où il faut promettre aux Congolais une bonne santé, le progrès technique et autres… Ça n’arrivera pas. Il faut dire aux Congolais qu’ils ont besoin de résilience, de résistance, de lucidité et d’action. Le malheur des Congolais, ce n’est pas l’oncle qui est sorcier ou la tante qui est sorcière. C’est plutôt l’exécutif qui a confisqué les ressources de l’Etat congolais et qui prive tous les secteurs d’en bénéficier.

* Les partis d’opposition sont-ils en harmonie avec leur base? L’on pense que le peuple n’est pas avec vous et ne croit pas en votre action?

** De quelle harmonie parle-t-on? Vous savez qu’un parti politique au Congo, pour exister, c’est un chemin de la croix. Il faut être implanté dans l’ensemble des 12 départements et avoir des sommes importantes, pour déposer vos textes fondamentaux à la préfecture, une façon de mettre en difficulté les jeunes formations politiques. Alors que le parti au pouvoir n’est pas en conformité avec la loi.

Propos recueillis par Chrysostome FOUCK ZONZEKA