Bacongo, le deuxième arrondissement de la capitale, Brazzaville, qui doit son pseudonyme de Bac-city au Bacongolais François Kodia alias Francos, le premier sapeur des années 60, est actuellement administré par la docteure Simone Loubiénga, comme administrateure-maire. Première agglomération fondée par l’explorateur français d’origine italienne, Pierre Savorgnan de Brazza, Brazzaville, ancienne capitale de la France-Libre, lancée par le général Charles De Gaulle, pour libérer son pays de l’occupation nazie, pendant la Seconde guerre mondiale (1939-1945), est aussi l’une de ces Brazzavilles noires dont a parlé le sociologue français, Georges Ballandier. Bac-city, l’un de ses arrondissements populeux, doit sa célébrité à certains de ses habitants qui se sont illustrés par leurs talents ou leur ingéniosité dans leurs domaines respectifs. Mais dans cet article, je ne ferai état que des trois Bacongolais au parcours atypique: Ta Papayi, Mbemba De Bèmbe et Ta Mayembo.C’est grâce au Bacongolais Félix Tchicaya, alors député du Moyen-Congo, que Bacongo a pu rester à son emplacement actuel. Les Européens voulaient déplacer ce quartier des indigènes au-delà du Pont du Djoué, sous prétexte que la cité européenne devait s’étendre jusqu’à Bacongo, quartier sans marécage, où se trouvait par-dessus le marché, la Case De Gaulle, la résidence de l’ambassadeur de France.
A en croire Georges Ballandier, «c’est à l’occasion du troisième voyage de Pierre Savorgnan de Brazza au Congo que De Chavannes fut chargé, en avril 1884, de créer et d’administrer le poste établi sur les bords du Stanley Pool. Deux villages batékés l’encadraient alors: celui du chef Mbama, établi sur la terrasse supérieure dominant le fleuve. En 1889, d’après un document administratif, le poste a déjà rassemblé à son contact, un village de 350 habitants qui est à l’origine de l’actuel centre de Bacongo regroupant les Batékés de Mbama et les premiers éléments Bakoongos…».
Maintes gens ont participé aussi, à leur manière, à la vie quotidienne de Bacongo: les chefs de quartier Samba Marius, Kinouani Eugène, Nkéoua Joseph, Matiabou Sébastien, Nkouka Batéké et leur «capita», Mayela Kouwa, le chef des Corbeaux, Nzoungou Fidèle, les guérisseurs et magiciens Matoko, Barika, Kialoungou Kialgos et Yanghoustan, les commerçants Bikoumou André, Nouani, Bakouetela Pascal, Nkounkou Raphaël, Moumpala Victor, Bendo Pascal, Bitoukou, Samba dit Gentil, Tsieyila «Rockefeller» et Miakassissa Auguste, les existentialistes Ntary Calafard, Diora, Molinard (chanté par Kwami et l’O.K. Jazz), Talinks et beaucoup d’autres comme Miamissa Pierre alias William Boot, Madrouin, Mabouret, Désarabe, Mafouka Jean, de véritables titans aux forces herculéennes, etc.

Nganga, alias «Livre gâté», Ta Papayi
De son vrai nom Nganga, alias «Livre gâté», Ta Papayi était de la gent de ces matsouanistes irréductibles, humbles et austères. La preuve, il refusa de percevoir jusqu’à sa mort, sa pension d’ancien combattant de l’armée française dont il fut tirailleur. Il avait préféré vivre du fruit de sa vannerie qu’avec sa pension, «argent des colonialistes», comme il le disait lui-même. Il était aussi têtu qu’une mule. Phallocrate, il le fut. Selon ses compères, c’est à cause d’une orange qu’il aurait divorcé d’avec son épouse. Cette dernière, selon la légende, aurait cueilli une orange mûre de son verger, sans son autorisation. Ensuite, il serait apparu sur l’écran d’un poste-téléviseur, lors des retransmissions d’un match de football pendant la Coupe du monde de 1990, pour tout juste rappeler à l’ordre ceux qui, par leurs clameurs, le dérangeaient dans sa quiétude et dans ses méditations. Enfin, toujours selon la légende, un jeune maraudeur qui était venu s’aventurer dans son verger pour y voler et cueillir une papaye, serait resté figé avec cette dernière, comme une statue, au pied du papayer, jusqu’au retour de Ta Papayi. D’où le sobriquet de «Ta Papayi» dont l’affublèrent les Bacongolais, jusqu’à sa mort. Il s’en accommoda puisque ce sobriquet ne lui portait pas ombrage.

Mbemba, alias De Bèmbe
Chauffeur transporteur des camions qui allaient au village, Mbemba, alias De Bèmbe, transportait toujours dans son camion, des dames-jeannes de vin de palme dont l’importation et la vente étaient prohibées à Brazzaville, pendant la période coloniale. Mbemba alias De Bèmbe arrivait à en transporter jusqu’à Brazzaville, sans se faire pincer par les gendarmes. Ses exploits de défi aux gendarmes et aux policiers étaient vantés à chaque coin de la rue et contés le soir dans les mbonguis, autour d’une dame-jeanne de vin de palme que les uns et les autres sirotaient allègrement et à qui mieux mieux. Il était le héros adulé des jeunes et la coqueluche de la gent féminine. Il était leur «Robin des bois».
Ta Mayembo, l’agent municipal

Agent municipal qui avait en charge l’ouverture et la fermeture des robinets des fontaines publiques municipales, Ta Mayembo, maigre comme un clou et têtu comme un âne, avait une rigueur et une ponctualité au bout des ongles. Il n’avait pitié de personne. Combien de femmes ne laissait-il pas repartir chez elles, en pleurs, avec des dames-jeannes à moitié vides? Les femmes le maudissaient, en lui lançant à la figure que le jour de sa mort, aucune Bacongolaise ne pleurerait. Tous ces sarcasmes, ces injures et ces paroles blessantes le laissaient de marbre; ça ne lui faisait ni chaud ni froid. En tout cas, il était toujours impassible et imperturbable. L’on se demandait s’il n’avait pas de pierre à la place du cœur. Aucune femme, quels que fussent son charme et sa beauté, ne pouvait l’influencer ni infléchir ses décisions. Ses devises étaient: «L’heure, c’est l’heure; après l’heure, ce n’est plus l’heure. Le travail tout d’abord». Une conscience professionnelle que l’on trouve rarement aujourd’hui.

Bacongo, un microcosme de l’histoire de Brazzaville
A Bacongo alias Bac-city, il n’y avait, dans le temps, que de la joie de vivre. Les hommes y étaient tirés à quatre épingles et «up to date». Les femmes y étaient drapées dans leurs pagnes multicolores que le Bacongolais Franklin Boukaka avaient chantés, pour leur rendre hommage. Quant au Bacongolaises, l’écrivain Sylvain Bemba a écrit que les belles Bacongolaises, pour rendre leurs croupes plus attirantes voire plus excitantes, les entouraient de djiguidas, de vieux morceaux de pagnes ou de chiffons, soigneusement entrelacés qui, «se portaient ostensiblement aux hanches avec un renflement visible, faisant penser à un reptile love autour de la taille, emmitouflés entre les deux pagnes». Elles étaient d’une beauté naturelle accentuée par le teint sombre. Elles ne se fardaient point avec des produits cosmétiques qui éclaircissent et détruisent malheureusement l’épiderme; elles ne portaient pas de perruques ou autres mèches actuellement à la mode. Elles étaient au contraire très fières d’exhiber leurs différentes tresses de cheveux: «Tufi ya taba» (tresses aussi petites que des perles), «Ba paras» (tresses en forme de parachute) et les «Missombos» (tresses en boulettes).
Malheureusement, aujourd’hui, Bacongo traditionnellement puritain dont le patrimoine tels que l’ancienne piste des caravanes, l’immeuble U.a.p.t, le Lycée Pierre Savorgnan de Brazza, La Faculté des sciences sombrent dans un état de déliquescence notoire et le Square De Gaulle dont un pan est dénommé «Place du Rotary» pour des raisons que l’on ignore, a vu sa joie d’antan, se métamorphoser, aujourd’hui, en violence et ses us et coutumes basculer dans le libertinage. Ce qui troublerait et réveillerait certainement Ta Papayi, Mbemba de Bèmbe et Ta Mayembo dans leurs tombes.
Qu’à cela ne tienne, Bacongo alias Bac-city reste un microcosme, une représentation de l’histoire de Brazzaville: histoire dynamique reflétant l’actif et le passif du déroulement d’une existence et le dévoilement d’une culture en évolution. Cette évolution est tant révélatrice d’une volonté de vivre capable, de marquer les événements qu’a connus le Congo au cours de son histoire porteuse de l’interrogation qu’elle suscite aujourd’hui dans les expériences diverses vécues par les Bacongolais, les habitants de Bacongo alias Bac-city, en tant qu’acteurs et victimes.

Dieudonné
ANTOINE-GANGA

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