L’article «Proclamation de l’Indépendance, quels sont-ils (les problèmes)» ci-dessous, publié dans La Semaine Africaine n°413 du dimanche 31 juillet 1960, il y a 62 ans, reste d’actualité. Je me permets de nous le faire partager.

Problème du chômage d’abord, qui condamne à la misère toute une jeunesse, élément vital et essentiel pour l’émancipation sociale et économique d’un pays. Problème de la faim qui est non seulement une conséquence du premier, mais encore celle des salaires trop bas pour les masses laborieuses. Sur le plan agricole, rien non plus ne va. Certes, un pas peut-être a été franchi, mais n’y avait-il pas lieu d’en faire deux? C’est cela précisément que nous souhaitions… L’argent manque. C’est également vrai. Pourtant, nous rappelons qu’un sage a dit: «Si j’avais le peu que vous avez, je ferais des merveilles»… Il pouvait bien avoir tort, mais le tout n’est-il pas de savoir employer ce qu’on possède?
Certains critiques trouvent que nous avons fait plus de politique que de travail. Il ne nous appartient pas de discuter les affirmations. Tout ce que je peux dire est qu’un travail en profondeur eût été préférable à certaines initiatives qui ont vécu le temps d’une propagande…
Beaucoup de services appartenant à l’intérêt public restent encore tels que nous les avons trouvés. En France, pays capitaliste, des services comme les transports ont été nationalisés. Non pas que l’économie du pays d’emblée s’en ressente, mais l’intervention a au moins le mérite de corriger certaines erreurs…
Le gouvernement ne gagnerait-il pas à prendre en main certaines entreprises d’intérêt public, dont le monopole laisse trop de place aux fantaisies et pèse sur les usagers? Fantaisies, quand nous nous rappelons qu’au Congo, par exemple, le service de transports: Sata, R.T. doublent leurs tarifs la nuit, parce que c’est la nuit, comme si la nuit, les distances s’allongeaient… Nous n’avons pas fait des études de comptabilité pour y comprendre quelque chose. Mais, avouons que ce genre de calcul choque la logique, surtout la logique simpliste…
Tout cela changera peut-être. D’ici là toutefois, nous ne devons pas perdre de vue que la mentalité de nos populations comporte deux caractères essentiels souvent imprévisibles dans leurs manifestations: la passivité et le fatalisme.
Nous saluons, avec joie, notre indépendance. Mais, est-ce que tout le monde sait que nous serons bientôt indépendants? On a l’impression que seuls les groupes intellectuels sont avertis. Dans certains Etats d’ailleurs, toutes les régions ne reçoivent pas la même sollicitude de la part de ceux qui sont «les pasteurs du troupeau». Que craint-on? Ce n’est pas pourtant le fonds patriotique qui manque à ces populations abandonnées. Bientôt, nous serons indépendants et ces régions ne connaissent pas encore leur «Chef» …
Il y a, au seuil de notre indépendance, des mécontentements plus ou moins fondés. Nous n’avons pas cherché à les corriger. Mais, il ne fallait pas non plus les étouffer sans autre explication… Avec l’indépendance, les Constitutions se devront d’être retouchées. Des coups de ciseaux sont pareillement nécessaires dans les équipes politiques constituées. «Que les couturiers retournent à la couture» disait un confrère de l’enseignement que j’aimais beaucoup, en fait justement du sens qu’il avait fait du choix positif….
Nous célèbrerons l’indépendance dans l’allégresse. Il n’en sera pas autrement. Les rues seront pavoisées non pas de cadavres, mais de drapeaux, battant au vent. Il n’en sera pas autrement. Car nous, nous comprenons ce qu’est l’indépendance…
Quelle sera notre attitude vis-à-vis des puissances étrangères? Notre présence dans la Communauté l’explique en partie. En partie seulement, car nous ne devons pas nous méprendre. Si nous avons décidé de rester avec le bloc occidental, nous n’y restons non pas comme des sujets d’un ensemble de puissances économiques qui nous exploiteraient, mais parce que nous avons constaté que la culture occidentale, inspirée du christianisme, demeure, malgré les abus dont nous avons été victimes, la seule manière de vivre qui respecte la personne humaine et permette de vivre dans la liberté.
Nous pourrons peut-être signer des accords culturels et commerciaux avec les puissances qui se réclament soit du neutralisme, soit du socialisme avoué, mais nous ferons en sorte que ces accords n’aliènent pas notre ligne de conduite politique. Il y aura ces accords, parce que nous ne pouvons pas vivre en dehors du marché mondial. Et ma foi, ce marché mondial est desservi par toutes les puissances sans distinction de doctrine ou d’idéologie.

Les mêmes problèmes demeurent depuis l’indépendance

Le défilé en 1960.
Le défilé en 1960.

Décidément, comme disaient les Romains, «nihil novi sub sole», c’est-à-dire qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil. En 64 ans de République et en 62 ans d’indépendance, les mêmes problèmes demeurent de manière récurrente. Faisons le bilan pour savoir si nous avons développé notre pays ou si nous avons stagné, ou encore si nous avons régressé.
En tout cas, je nous laisse, nous les Congolais, y répondre, chacun en conscience, que l’on soit du Nord, du Sud, du Centre, de l’Est ou de l’Ouest; que l’on soit de tel ou tel autre parti politique; que l’on soit croyant, chrétien ou athée. Car, les problèmes évoqués dans cet article publié en 1960 nous touchent tous, sans exception: «Le problème du chômage qui condamne à la misère toute une jeunesse, élément vital et essentiel pour l’émancipation sociale et économique d’un pays; le problème de la faim qui est non seulement une conséquence du premier, mais encore des salaires trop bas pour les masses laborieuses; sur le plan agricole, rien non plus ne va».
A ce propos, qu’est-il advenu de nos entreprises comme l’Office de commercialisation des produits agricoles (l’O.n.c.p.a), l’Office national de commerce (l’Ofnacom), la Régie nationale des travaux publics (R.n.t.p), le Chemin de fer Congo-Océan (C.f.c.o), jadis épine dorsale de l’économie de notre pays, l’usine textile de Kinsoundi (Sotexco), l’Huilka, l’usine du foufou de Mansumba, Socavilou, Chacona, l’usine des allumettes de Bétou, etc, qui nous ont été pourtant légués et que nous avons pourtant construits et pris en mains?
Certains sujets évoqués dans cet article nous interpellent donc. Faisons-en des pistes de réflexion qui pourront nous amener à rectifier le tir, afin de trouver des solutions adéquates aux problèmes épineux que notre pays et notre peuple connaissent. Nous avons trop donné la priorité à la politique politicienne et non au Congo. Nous n’avons pas empêché la politique de contrecarrer la bonne marche de notre pays. A ce propos, qu’il nous souvienne ce qu’avait affirmé le Président Alphonse Massamba-Débat: «Quand la politique empêche l’administration de fonctionner, le pays stagne». Comme nous avons oublié aussi que l’engagement politique est au service du bien commun et non de son bien propre. Comme nous avons enfin foulé aux pieds le principe cardinal de fructifier l’héritage légué par nos aînés.
D’autre part, pour garder nos privilèges et autres avantages acquis grâce à la politique, nous avons favorisé la culture du mensonge, de la calomnie, de l’exclusion, du tribalisme, du clientélisme, du régionalisme et de la violence; nous avons fissuré l’unité nationale, détruit le tissu social, abattu des arbres fruitiers et du bétail, saccagé et détruit des villages, les gares du C.f.c.o, des infrastructures administratives, sanitaires, scolaires et religieuses; nous avons détruit la paix, condition sine qua non pour le développement de tout pays; enfin nous avons laissé se développer les anti-valeurs dont la corruption qui risque de devenir une «gangrène» et que l’Etat et l’Eglise dénoncent heureusement et inlassablement avec vigueur.
Pourtant, l’argent ne nous a pas manqué. Par exemple, Il nous a servi à construire certaines infrastructures, reconnaissons-le. Mais, avons-nous construit en même temps l’homme congolais et consolidé la Nation qu’avaient commencé à construire les Président Abbé Fulbert Youlou et le Vice-Président Jacques Opangault?
En conclusion avec l’auteur de cet article de La Semaine Africaine, rappelons qu’un sage a dit: «Si j’avais le peu que vous avez, je ferais des merveilles. Avait-il tort? Mais, le tout n’est-il pas de savoir employer ce qu’on possède» et de fructifier l’héritage que l’on nous a légué, afin d’en faire bénéficier les générations futures et la jeunesse, la pépinière de notre pays?

Dieudonné
ANTOINE-GANGA

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