André Matsoua Grenard a été un résistant et un leader politique que certains de ses adeptes, en l’occurrence les «Corbeaux et les Kakistes», ont divinisé. Il aura été, en effet, après Mabiala Ma Nganga et Boueta Mbongo, l’un de grands résistants politiques pendant la colonisation française du Moyen-Congo, devenu République du Congo, à partir du 28 novembre 1958. Né le 17 janvier 1899, dans la région du Pool, au village Lukuandzoko dia Mbemba où ses parents, originaires de Vulu-Kia-Kayi, entre Voka et Kimpila, dans le District de Boko, se fixèrent définitivement, André Matsoua Grenard aurait eu, en janvier 2022, 123 ans.

Ancien catéchiste catholique à la mission de Mbamou, dans le District de Kinkala, André Matsoua Grenard s’engagea, en 1919, comme préposé des douanes de Brazzaville. En 1921, il s’embarqua au Port de Matadi (actuelle République Démocratique du Congo, l’ancien Congo-Belge) pour la France. À Marseille, il est recruté dans l’Armée française avec laquelle il participa à la campagne du Rif contre Abdel Karim, au Maroc. Cette guerre coloniale injuste éveillera sa conscience d’Africain et d’homme noir. En 1925, il quittera alors l’Armée française, avec le grade de sergent.
Arrivé à Paris où il obtint un emploi de comptable dans un service de l’Assistance publique de la Seine, il devint franc-maçon. Ce qui fit de lui, «un adversaire du mensonge, de l’injustice et de l’exploitation de l’homme par l’homme». Ce qui le convainquit aussi à s’engager dans le combat contre le colonialisme et l’indigénat. Ainsi, il regroupa autour de lui quelques compatriotes congolais avec qui il fonda une association de secours mutuel, d’entraide et de prévoyance, «l’Association Amicale des originaires de l’Afrique équatoriale française (A.e.f)», dont les statuts furent approuvés le 26 avril 1926 et enregistrés le 29 juillet 1926 à la Préfecture de police de Paris, sous le numéro 164649. L’on y notait comme représentants légaux désignés par l’Assemblée générale:
1- Pour la France: André Matsoua Grenard, Constant Balou, Lucien Tchicaya, André Bikouta, Pierre Nganga, Pierre Kinzonzi, Ngoma et Loembé;
2- Pour l’A.e.f: Jacques Mayassi, Louis Tenard Kyellé, Léonard Nkodia, Pierre Moutsila, Joseph Lembé, Henri Mapakou et M’bemba Bikedi;
3- Pour Léopoldville (Kinshasa): Prosper Mahoukou alias Moungoula, Pascal Makéza, Martin Wamba, Jules Kounkou, Jules Matsiona, Prosper Matoumpa et Matiabou.
À travers son association qui était laïque, André Matsoua Grenard revendiquait, pour ses compatriotes congolais et pour tous les originaires de l’A.e.f, la voix au chapitre dans la gestion de l’empire. Il s’élevait notamment contre le code de l’indigénat qui réquisitionnait les Africains pour les travaux d’utilité publique dénoncés comme des travaux forcés déguisés, par les anticolonialistes.
C’est dans ce contexte que le 26 janvier 1928, il envoya au président du conseil, M. Raymond Poincaré, en faveur du gouverneur général Antonetti contre qui une campagne sévère venait d’être lancée par les concessionnaires dont les privilèges semblaient être remis en cause par cet administrateur, une lettre dans laquelle il dénonça également l’asservissement et l’exploitation dont étaient victimes ses frères congolais des régions du Nord du Moyen-Congo, par les compagnies concessionnaires des frères Tréchot qu’il qualifia par ailleurs de «vautours et oiseaux de proie».
Voici ce qu’il y écrivit en substance: «…Monsieur Antonetti a eu, il y a peu de temps, l’occasion de constater la façon dont les frères Tréchot, administrateurs d’une compagnie française du Haut et du Bas-Congo (C.F.H.B.C.) au capital de cent millions de francs, eux-mêmes plusieurs fois millionnaires, entendaient augmenter leur capital au détriment des Noirs de mon pays.
Monsieur le Président, pour une poignée de sel, les frères Tréchot se faisaient facilement remettre cent kilos de caoutchouc ou autres produits du Congo Français ; d’autres agissements encore ont forcément amené Monsieur Antonetti, lorsqu’ils les ont commis, à les réprouver et les faire cesser, d’où campagne par les frères Tréchot et consorts, gens assoiffés de capitaux, contre Monsieur Antonetti… Il est de toute justice, que chacun profite au prorata de son activité et de ses peines, de ses immenses richesses et qu’elles ne soient plus la propriété exclusive des gens qui n’ont reculé devant rien pour se les approprier…».
La création de l’Amicale valut à André Matsoua Grenard, une première arrestation arbitraire, en 1929, sous le fallacieux prétexte de trafic d’argent. Le 15 septembre 1930, il fut, par exemple, déporté au Tchad. Ce qui provoqua des soulèvements, des manifestations et des grèves à Brazzaville, notamment dans les milieux des originaires du Pool.
De son combat politique, André Grenard Matsoua affirma dans une lettre qu’il envoya, le 8 février 1941, à l’administration coloniale et rapportée par le Professeur Côme Mankassa: «Il m’est reproché d’avoir fait de la politique, d’avoir fait de l’agitation anti-française, d’avoir professé des opinions communistes, sinon même d’avoir appartenu à des organisations communistes qui exercent une activité anti-française et anticoloniale. Il m’est aussi reproché d’être considéré comme un sorcier et griot. Ce que je conteste vivement. Je combats la domination. Je lutte pour l’égalité, pour notre émancipation en tant qu’individus et en tant que peuple. L’aspiration que nous représentons est partagée par l’ensemble de notre peuple. La répression que vous avez cru avoir développée contre l’Amicale n’a pas réussi à décourager le peuple considéré. Bien au contraire! Elle a provoqué un radicalisme de notre mouvement. Nos villages connaissent des saccages incessants. Et cependant, on ne note aucun signe de défection au sein de notre peuple. Certains de mes compagnons de lutte ont été exécutés sommairement. Je veux parler de Mbiémo, Milongo, Mbemba et tant d’autres. Mais notre combativité, l’adhésion populaire à votre opposition se sont accentuées. Tout cela devrait vous faire réfléchir».

Matsoua, un résistant panafricaniste

Les buts de l’Amicale étaient, entre autres: de porter assistance aux Noirs en France; de revendiquer, pour les Congolais et pour tous les originaires de l’A.e.f, la voix au chapitre dans la gestion de l’empire; de s’élever contre le code de l’indigénat qui réquisitionnait les Africains pour les travaux d’utilité publique dénoncés comme des travaux forcés par les anticolonialistes et enfin demander l’indépendance des colonies de l’A.e.f (Gabon, Moyen-Congo, Oubangui-Chari et Tchad). C’est l’une des preuves du panafricanisme d’André Matsoua Grenard.
Ce qui amena l’administrateur français De Botafogo, chef de la région du Pool, à déclarer: «Vous les Matsouanistes, vous exagérez; au lieu de limiter vos revendications d’autonomie au seul territoire du Moyen-Congo, vous avez voulu les étendre sur toute l’A.e.f, ne nous laissant aucun lopin de terre dans cette région. Voilà votre bêtise, voilà ce qui rend difficile votre tâche». Ce grand résistant mourut le 13 janvier 1942, à 5h du matin, à Mayama où il fut inhumé clandestinement, pour ne pas dire à la sauvette.
Après sa mort, son mouvement, L’Amicale, bien implanté dans la région du Pool, y donna naissance, en 1945, au matsouanisme, mouvement messianique et religieux attentiste (les Corbeaux et les Kakistes sous la direction respective de Fidèle Nzoungou et de Tsiakakaka). Quant à l’Association Amicale, elle-même, elle fut purement et simplement interdite. Ce qui n’empêcha pas ses adeptes, les amicalistes, de continuer leur lutte anticolonialiste. (A suivre).

Dieudonné
ANTOINE-GANGA